Les « rendez-vous instantanés »

Mercredi 7 avril

Je m’amuse un peu à observer la manière dont les nombreux magasins dont la « fermeture » vient d’être à nouveau imposée s’arrangent pour contourner les règles et ouvrir quand même presque comme d’habitude.

La Fnac semble carrément hors-compétition : visiblement, au prétexte qu’elle vend des livres (ce qui représente en réalité une assez petite partie de sa surface commerciale), elle peut ouvrir tout à fait « normalement » (entendre par là selon les normes en vigueur : tenue de carnaval obligatoire pour tout le monde, se brûler les mains au gel chimiques à l’entrée, et suivre scrupuleusement les petites flèches collées au sol car, c’est bien connu, les virus ne sont pas assez malins pour avoir la fourbe idée de suivre une petite flèche à l’envers et ainsi prendre tout le monde par surprise).

Un autre grand magasin dispose d’une file d’attente (dans laquelle, donc, les gens se collent les uns aux autres) en vue du « rendez-vous » qu’ils auront pris via le site web du magasin. Les nouvelles entrées se font tous les quarts d’heure, de manière similaire à ce qu’on voit souvent dans les files de parcs d’attraction.

J’interroge un préposé qui poireaute : comment faire si on ne dispose pas de rendez-vous ? Il me répond que c’est très simple, et que je dois juste scanner un QR code pour pouvoir ensuite en prendre un via leur site. Quand je lui ai dit que je n’avais pas de smartphone, il a levé les yeux au ciel et m’a dit, d’un ton de remontrance, qu’il « était vraiment temps d’en avoir un ».

Tu la sens, la marche forcée technologique ?

Mais l’employé, altruiste ayant le sens commercial, s’est aussitôt proposé, en dégainant son smartphone, de prendre rendez-vous pour moi. Quand je me suis étonné qu’il me demande mon nom pour pouvoir simplement acheter des choses dans son magasin, il n’a rien trouvé d’autre à me dire que : « c’est le principe du rendez-vous ». J’ai poliment remercié le monsieur puis suis parti. Je ne cherchais pas vraiment à rentrer dans ce magasin, mais plutôt à voir comment ils s’y prenaient.

Donc, les gens voulant faire des courses doivent se pointer devant un magasin, utiliser un ordinateur de poche, se connecter à l’infrastructure d’Internet via le réseau 4G, remplir un formulaire sur un site web, laisser leurs données personnelles ad vitam dans les bases de données d’une multinationale, et ce d’ailleurs en violation de toutes les législations, puis doivent ensuite s’agglutiner dans une file en attendant quelques instants que vienne leur tour.

Très simple, en effet.

Heureusement qu’il n’a pas dit que c’était « simple comme bonjour » : je n’aurais plus jamais osé saluer personne.

D’autres magasins ont une variante consistant à prendre « rendez-vous » à la caisse.

En discutant de ceci avec quelqu’un plus tard dans la journée, il m’a rapporté son expérience personnelle dans plusieurs magasins de plus petite taille : soit il prenait un « rendez-vous immédiat » en donnant n’importe quel nom, même inventé. Soit il suffisait de toquer à la fenêtre pour qu’on vienne lui ouvrir.

Mais le plus intéressant à observer, là-dedans, ce ne sont même pas tellement les multiples manières via lesquelles les gens détournent les règles mais surtout le fait que tout le monde semble le faire. L’adhésion à ces décisions est absolument inexistante. Ça semble être une évolution assez marquée par rapport à la période précédente.