J’ai testé pour vous : la médecine du travail

Lundi 17 mai

J’ai été convoqué à une « visite médicale » obligatoire. Le genre de truc dont on va jusqu’à complètement oublier l’existence.

La seule fois de ma vie que j’ai eu affaire à la « médecine du travail », c’était il y a environ une quinzaine d’années. Un type complètement dépressif, posté dans une espèce de conteneur mobile, avait passé une dizaine de minutes à me poser des questions absurdes, et c’était tout.

Du coup, quand j’ai reçu une convocation par e-mail il y a quelques jours, après avoir doucement rigolé, je ne me suis pas construit de folles attentes quant à ce que ça devrait donner cette fois-ci. Je me suis imaginé un dialogue de ce genre :

« Votre employeur vous fournit-il un poste de travail répondant aux critères d’ergonomie standardisés ?

— Je travaille de chez moi.

— Dans ce cas, votre employeur vous a-t-il fourni…

— Je travaille de chez moi, assis sur un tabouret Ikea® bancal, sur lequel j’ai fixé un coussin avec une grosse ficelle.

— …

— …

— Je vous déclare apte au travail, monsieur. »

Arriver jusque là

Aujourd’hui, la médecine du travail ne venant pas jusqu’à moi, c’est moi qui devait braver tous les dangers des routes liégeoises et — surtout — les averses de pluie afin de me rendre sur place, dans un quartier glauque, une zone morte intégralement bétonnée, en bordure d’une fosse à voitures d’un parking. Folle ambiance en perspective.

La convocation insistait, d’un air menaçant, sur un impératif de ponctualité. J’ai donc traversé la ville dare-dare, pestant sur les trois feux rouges consécutifs chopés en moins de cent mètres. Puis, étant évidemment arrivé en avance (c’est toujours comme ça, avec le vélo à Liège), j’ai eu tout le loisir de m’énerver près de cinq minutes sur une barrière de chantier avant de parvenir à y fixer mon vélo. Ben oui : au milieu d’un vaste parking pouvant stocker plus d’une centaine de voitures, on n’allait quand même pas installer un arceau à vélo, hein.

J’ai presque échappé à la pluie : la drache a recommencé au moment précis où j’ai refermé le cadenas du vélo.

Sur place

Après avoir suivi des flèches dans le sens indiqué puis m’être rendu compte qu’il fallait les suivre dans le sens contraire de celui qu’elles pointaient ( ʅ(ツ)ʃ ), je finis par arriver à une zone d’accueil. Une dame se trouve devant moi. Peut-être qu’elle a un rendez-vous à la même heure que moi ? Je me rends vite compte que non : elle veut juste demander le code pour pouvoir sortir sa voiture du parking. Code qui est indiqué en grand sur une feuille A3 juste à côté d’elle, ce qui n’empêche nullement la dame à l’accueil de le lui renseigner comme si de rien n’était.

Une fois la dame rassurée qu’elle pourra sortir son char, c’est à mon tour. La dame de l’accueil, enfermée dans un aquarium en plexiglas, se tourne vers moi.

« Bonjour, avez-vous votre convocation papier ? »

Je lui réponds que je n’ai jamais reçu de convocation papier, mais bien un e-mail. Que je n’ai nullement imprimé car, parmi la brouette de documents potentiels qu’il demandait d’apporter avec soi, la convocation elle-même n’en faisait pas partie.

Imperturbable, la dame me demande alors mon nom puis me montre un flacon de produit chimique agressif afin que je puisse me « laver les mains ».

Évidemment, je me fais avoir : ce bidule des enfers bave comme une limace géante, et me voilà avec les mains trempées de substance visqueuse. Je passe donc la minute qui suit à tenter d’éponger tout ça, pendant que j’attends qu’on vienne me chercher.

Assez longue, l’attente. Heureusement qu’on me demandait d’arriver pile à l’heure. Ça me donne l’occasion d’observer les lieux. La plupart des murs sont formés de grosses briques grises apparentes, ce qui donne au bâtiment un look à mi-chemin entre le bunker et le vestiaire de club de foot. Faux plafonds. Chambranles bleus sombres collés à même les briques. C’est fort moche. Rajoutons à cela l’éclairage jaune blafard. Une vraie atmosphère de fête.

Première partie

Après quelques longues minutes, une dame arrive dans la pièce puis, m’apercevant, me dit machinalement bonjour, avant de donner une feuille de papier à sa collègue de l’accueil, qu’elle lui glisse comme elle peut sous une des plaques de plexiglas. Puis elle fixe le plafond d’un air absent, avant de soudainement dire mon nom. Okay, c’est bizarre, mais bon. Je me manifeste, puis la dame me dit de la suivre.

Nous franchissons ainsi plusieurs longs couloirs parsemés de flèches au sol et aux murs, en prenant bien soin de systématiquement suivre la direction inverse de celle qu’elles indiquent. Apparemment, on ne leur a jamais expliqué comment ça fonctionnait.

On finit par arriver dans un petit bureau, et la dame m’indique qu’elle est infirmière, et que je verrai la docteure plus tard.

J’ai ensuite, comme attendu, effectivement droit à une série de questions stupides et/ou indiscrètes.

J’apprends que je serais apparemment, d’après leurs dossiers, un « informaticien ».

La dame ne me demande aucun des documents exigés par la convocation, mais me demande en revanche si je peux lui indiquer la date exacte de ma dernière vaccination contre le tétanos. Ce à quoi je réponds diplomatiquement que ce n’est pas exactement le genre d’information qu’il m’arrive de retenir par cœur…

Elle me demande ensuite si je peux lui fournir un échantillon d’urine. Je lui dis que, si elle me repose la question dans deux heures, ce serait bien volontiers mais, là, ayant été aux toilettes juste avant de partir de chez moi, moins d’une demi-heure plus tôt, je n’allais rien pouvoir faire pour elle. Suite à quoi elle a estimé que, finalement, on se passera bien de cet échantillon.

Vient alors un grand moment de précision scientifique : je dois enlever mes chaussures afin de me peser. Une fois cela fait, la dame retire juste un kilo du poids obtenu afin d’estimer mon poids réel. La bonne blague. La mesure de ma taille fut du même acabit.

Puis, pour poursuivre sur cette belle lancée, je suis invité à me cacher un œil de la main et à lire de petites lettres sur un panneau lumineux situé à quelques mètres. Je déchiffre la ligne la plus petite, un peu au hasard, en faisant des suppositions sur base des formes floues que j’aperçois. « C’est parfait, dix sur dix ! » me dit l’infirmière. Travail d’évaluation professionnel.

Interlude

La madame a terminé sa partie. Elle me demande d’aller attendre la docteure sur une chaise tout au bout du couloir.

La chaise en question, en plastique inconfortable, est placée juste à l’angle du couloir et, surtout, juste devant l’entrée, ouverte, des toilettes. The place to be.

C’est ainsi, alors que j’entends l’infirmière accueillir la personne suivante, que débute une longue, très longue attente.

Quelques minutes plus tard, un homme passe devant moi avec un air manifestement gêné, puis rentre dans les toilettes. Je comprends aussitôt qu’il a mal répondu à la question du pipi, et que le voilà bon pour un contrôle anti-dopage…

Un instant après, un type traverse le couloir en lançant à une collègue invisible qu’il va se chercher un truc à bouffer puis qu’il reviendra aussitôt.

Une dame emprunte le même chemin peu après, en demandant à une autre collègue invisible s’il « y a un casier ». « Va demander à Sylvie », lui répond une voix. Je m’imagine déjà la suite (« SYLVIE ! Est-ce qu’il y a un casier ?! ») mais n’en entendrai rien.

Le monsieur revient de son pipi. Je me rends alors compte que, plutôt que d’avoir utilisé un récipient fait exprès, il a pissé dans un bête gobelet en plastique. Vu le sérieux de l’entreprise, je vois d’ici l’analyse : « monsieur, nous avons détecté un fort taux de bisphénol dans votre échantillon d’urine »…

Le type parti se chercher à bouffer n’est toujours pas revenu. Il doit être en train de braquer le distributeur. Peut-être qu’il voulait le dernier Twix et que celui-ci est resté bloqué à l’intérieur de la machine.

Encore un peu plus tard, la dame qui était partie demander un truc à Sylvie pour son histoire de casier revient, l’air essoufflée, puis m’adresse soudainement la parole : c’est elle la docteure !

Deuxième partie

Ça y est, l’attente est terminée, on va enfin pouvoir passer à la suite des couillonnades.

Je remarque vite que cette dame est assez différente du médecin dépressif-tendance-suicidaire d’il y a une quinzaine d’années. Elle est de fort joyeuse humeur. On plaisante un peu.

Quand elle me demande si j’ai des allergies connues et que je lui réponds « la mauvaise foi », elle me dit en rigolant que ce choix n’est pas disponible dans sa liste.

Elle me demande si je fume, si je n’ai pas trop de travail, si mon employeur est gentil avec moi, et d’autres bêtises.

Puis elle prend ma tension, la trouve parfaite (ah ah), joue trente secondes avec son stéthoscope, donne un petit coup de marteau sur les genoux. On se croirait à la visite médicale de l’école primaire, à la différence que, cette fois, on n’essaie pas de me faire lire des chiffres parmi des points colorés pour voir si je serais daltonien.

Quand je lui demande à quoi servent les données personnelles qui m’ont été demandées par l’infirmière, elle me répond qu’il s’agit de compléter mon dossier et de pouvoir me contacter au cas où. « Ah, lui dis-je, donc si on repère un foyer de peste bubonique ici demain matin, vous pourrez me téléphoner pour me prévenir. — Voilà, exactement ! »

À un moment donné pendant la conversation, l’air songeur, la docteure me raconte une anecdote. Elle est passée au contrôle technique pour sa voiture quelques jours auparavant et s’est fait la réflexion, en voyant travailler les gens, qu’ils faisaient un travail fort semblable au sien. « C’est vrai : on vérifie une série de paramètres, selon un bête protocole, et ça donne une image à un instant T mais qui ne sera peut-être déjà plus vraie le lendemain ou quelques jours plus tard. Puis on remplit un formulaire, avec des cases à cocher ».

En voilà une qui est très lucide sur la réalité de son emploi. C’est intéressant. Mais le plus curieux, c’est que ça ne semble pas la déranger le moins du monde. Tout en étant réaliste, elle semble avoir trouvé un truc planqué qui lui convient bien.

Elle finit par imprimer une feuille me déclarant apte à continuer à servir le Capital, ce qui clôt la visite.

Pour éviter de devoir refaire tout le tour du bâtiment (et, surtout, de devoir suivre les flèches dans le sens des flèches !), je m’éclipse par une autre sortie, qui donne directement sur le parking, tout en vérifiant au préalable que je ne risquerais pas de déclencher une alarme anti-incendie ou un truc du genre.

Il fait grand soleil. Sur le parking, deux dames sont en train de se demander l’une l’autre si elles connaissent le code pour pouvoir sortir leur voiture. « Ah, non, ça c’est le code de la semaine passée ». À vélo, je passe à côté de la barrière, de la même manière que j’étais entré.

À dans quinze ans, peut-être.