Les mots n’ont apparemment plus aucun sens

Mercredi 9 juin

Un « article » de Today in Liège s’extasie au sujet d’un bateau de 110 mètres « piloté à distance » entre le port d’Anvers et la frontière Flandre-Wallonie (et non pas entre Anvers et Liège comme l’affirme le titre mensonger).

C’est complètement con, mais l’époque fait que — hélas — ce genre de truc ne m’étonne même plus. Ça suscite tout au plus un soupir appuyé.

Ce qui me laisse un peu moins indifférent, par contre, c’est la brouette de bullshit qui accompagne systématiquement ces démonstrations d’innovations disruptives qui innovent.

Voici ainsi l’une des citations contenues dans l’« article », et provenant d’une des entreprises à la con à l’origine du machin :

La navigation automatisée offre des opportunités pour la croissance du secteur et permet d’accroître la compétitivité du transport par voie d’eau. En tant qu’acteur innovant dans le secteur de la navigation intérieure et maritime, Seafar veut être un accélérateur vers une navigation efficace et durable.

Mettons en gras les termes bullshit dans ce court passage :

La navigation automatisée offre des opportunités pour la croissance du secteur et permet d’accroître la compétitivité du transport par voie d’eau. En tant qu’acteur innovant dans le secteur de la navigation intérieure et maritime, Seafar veut être un accélérateur vers une navigation efficace et durable.

Ça fait beaucoup, mais on peut facilement trouver bien pire.

Bien entendu, ces termes ne veulent strictement rien dire de concret, et pourraient très bien s’appliquer à tout et n’importe quoi. Par exemple à la fabrication de dentifrice :

Ce nouveau tube de dentifrice offre des opportunités pour la croissance du secteur et permet d’accroître la compétitivité du marché de l’hygiène bucco-dentaire. En tant qu’acteur innovant dans le secteur du dentifrice, Dentifar veut être un accélérateur vers un brossage de dents efficace et durable.

Ça donne bien, hein ? Voilà un petit jeu amusant pour les soirées entre amis. Rires et créativité garantis.

Mais revenons-en à notre bateau-zombie qui bouge tout seul. La dernière phrase de la citation affirme que la « navigation automatisée » (c’est-à-dire faite par un mec le cul sur une chaise de bureau, comme, par exemple, ces Américains qui pilotent des drones tueurs au Pakistan) mènerait vers une navigation « efficace et durable ».

« Efficace », ça dépend directement de la définition que l’on donne à ce mot. Personnellement, j’ai plutôt tendance à penser qu’un système qui dépend de tonnes de technologies hyper complexes (et donc fragiles) et polluantes est bigrement moins efficace qu’un machin dirigé par un humain tel qu’on en fait depuis quelques milliers d’années.

Mais avec le terme « durable », là, on voit tout de suite que le mec ne vit pas sur la même planète que nous. Le délire technologique, les infrastructures complètement dingues qui sont nécessaires à cette folie sont tout le contraire de quoi que ce soit de « durable ». C’est de l’ordre de l’écocide criminel.

À force de ne plus parler que bullshit et de réutiliser en permanence les mêmes mots pour faire du vent partout et tout le temps, on finit par affirmer des choses qui sont l’exact contraire de la réalité.

Pour terminer, et de manière plus anecdotique, le texte reprend aussi cette citation-ci :

la navigation à pilotage déporté (sic) permet de répondre à une réelle attente de la batellerie car nous nous rendons compte que de plus en plus de capitaines désirent avoir une vie à terre

Et moi qui pensais que, par définition, un capitaine, c’était quelqu’un qui bossait sur un bateau… Mais le Progrès a décidé que, ça aussi, désormais, c’était fini. Maintenant on peut apparemment être « capitaine » en étant huit heures par jour le cul posé sur une chaise de bureau, devant un ordinateur, dans un immeuble situé au fin fond de la cambrousse flamande.