Le journaliste et la gangrène

Jeudi 1er juillet

Un article assez nul de la RTBF, qui voit des choses extraordinaires là où il n’y a rien de très original.

On peut y lire ce passage (l’emphase est de mon fait) :

D’autant que les idéaux d’un emploi épanouissant, stimulant et où nécessité économique rencontre bien-être semblent être des valeurs qui gangrènent l’ensemble de la société.

De qui émanent ces propos incroyables ? Quel genre de monstre démoniaque encravaté peut ainsi vilipender, ricanant derrière la baie vitrée au dernier étage de sa tour de bureaux, les aspirations d’une grande partie de la société à s’épanouir et être stimulé par son emploi ? Qui peut ainsi, comme regrettant l’époque des mines et des charbonnages, se scandaliser que les gens cherchent en même temps à joindre les deux bouts et à faire un boulot qui a du sens ?

Ne cherchez pas, la réponse est très simple. Personne.

Nous avons juste affaire a un journaliste qui utilise des mots sans avoir la moindre idée de ce qu’ils signifient.

Gangrène, nom commun féminin :

  1. Terme de médecine signifiant une mortification locale des tissus ;

  2. Au sens figuré, désigne également un mal émanant des doctrines pernicieuses, de la corruption des mœurs.

Un mot loin d’être léger. Mais qui fait pourtant partie du Grand Catalogue des phrases toutes faites à l’usage des journalistes sans imagination™. On voit ainsi régulièrement des tas de choses gangrener la société. Généralement des trucs de gôche, d’ailleurs : des manifestations syndicales, des grèves (vous savez, celles qui prennent en otage, comme le rappelle le Catalogue), des revendications sociales, etc.

Un mot qui sonne bien, qui fait Scientifique™. Et qui, j’imagine, dans la tête bien aérée de notre journaliste, devait être tout à fait (et bien innocemment) interchangeable avec des mots tels que « traversent » ou « parcourent ». C’est en tous cas l’explication qui me semble la plus probable.

Sauf que, non, ça ne va pas. Parce qu’en faisant des conneries pareilles, outre gâcher le sens des mots (comme le font l’immense majorité de ses consœurs et confrères, amenés à quotidiennement déféquer du « contenu » dans des conditions qui obèrent toute possibilité de travail qualitatif), ce journaliste donne ici (probablement sans même s’en rendre compte) un sens très différent à ses propos. Avec le risque très probable que des lecteurs qui, eux, maîtriseraient le vocabulaire de base de la langue française le prennent au mot, pensant de bonne foi que le terme a été choisi volontairement, et que son auteur regrette et s’indigne très fortement des aspirations susmentionnées.

Je me doute bien que ce genre de dégénérescence langagière fait partie intégrante de la multitude d’effondrements en cours. Il n’empêche que ce type de travers est très peu pratique. Que les mots n’aient plus aucun sens, c’est déjà fort incommodant. Alors si on les utilise pour dire carrément le contraire de leur signification réelle, ça risque de devenir fichtrement plus compliqué de se comprendre.